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Editorial
Editorial du Mois
Hommage à Claude Lévi-Strauss
Voici le premier éditorial de l’I.P&M. où nous allons engager notre réinscription dans l’ensemble des logiques immémoriales de la pensée. Ce texte sur notre nouveau site engage à une réflexion collective. Il se fonde sur un rapport au capital culturel de l’Autre universel où nous avons vocation à prendre part. Chacun saura en faire sa propre lecture en ce point où il faut se perdre ou savoir se constituer...
Première partie : Le symbole perdu.
Se pencher sur les organisations humaines de nos ancêtres et des derniers primitifs contemporains fait rappel et repositionnement. Leurs structures sociales, leur sentiment d’appartenance donnant sens à l’activité et au rapport à l’environnement, une science dans l’art de la chasse, de l’agriculture, du travail des matériaux qui nous étonne encore, tout cela nous découvre une connaissance dans un registre de l’esprit humain où le symbolique structurant s’articule au matérialisme efficace.
Sommes nous si loin de ces prédécesseurs ? Quelle réflexion peut inspirer le monde actuel des organisations à l’ethnologue ? Le mal être et la souffrance au travail ont-ils un rapport avec l’effacement des repères symboliques encore vivaces il y peu ? L’inconscient se satisfait-il des réponses formelles et matérielles qu’on lui prodigue ?
Notre enseigne Psychanalyse et Management nous amène à des questionnements sur le monde actuel qui font de l’humain un objet d’approche scientifique, mais aussi ce sujet énonçant sans cesse : « Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? ». L’éclairage spécifique du structuralisme et de la psychanalyse amène à quelques réflexions d’actualité.
Lévi-Strauss nous donne cette citation de Balzac pour introduire « La Pensée Sauvage »: « Il n’y a rien au monde que les Sauvages, les paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens ; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez vous les choses complètes. » C’est cette pensée qui durant des millénaires à permis le fonctionnement social et individuel de l’homme dans cette spécificité que lui confèrent la représentation et la parole. Avant d’être agi, l’Univers se pense, s’imagine et s’échange dans l’infinité de ses métaphores… L’objet prend valeur symbolique. On ne l’a pas créé, il est héritage, il faut le nommer et lui concevoir une origine.
L’ordre symbolique où s’inscrivent les mythes où chacun repère sa place temporelle et chaque objet dans son essence, fonde ce discours imaginaire et signifiant qui fait histoire pour chacun et pour tous.
Cela se répète et constitue simultanément l’individu et le groupe, dans une logique immatérielle rigoureuse, préexistante à l’existence même, à la réalité concrète et à l’usage. Convictions, croyances, craintes, interdits, rites et pratiques propitiatoires, vont tramer le système symbolique d’appartenance sur lequel s’appuie tout humain.
Lévi-Strauss cite cette description saisissante de la logique animiste qui organise cet ailleurs en soi qu’est le substrat signifiant de l’homme : « Les montagnes, les ruisseaux, les sources et mares ne sont pas seulement pour l’indigène des aspects du paysage beaux ou dignes d’attention… Chacun fut l’œuvre d’un des ancêtres dont il descend. Dans le paysage qui l’entoure, il lit l’histoire des faits et gestes des êtres immortels qu’il vénère ; êtres qui pour un bref instant peuvent encore assumer la forme humaine…Le pays tout entier est pour lui comme un arbre généalogique ancien et toujours vivant. » (T.H.G.Strehlow).
Un savoir s’impose sur l’origine, l’identité, la position et les pouvoirs. Les liens internes sont définis dans une stricte nécessité comme relations avec l’environnement naturel et humain.
Nos prédécesseurs ont développé une pensée complexe où l’exigence de sens, toujours immatérielle et symbolique, à priorité sur toute réduction objective locale. Seul un modèle mathématique complexe permet d’élucider l’organisation des alliances et des filiations dans certains groupes que l’on dit primitifs. Cela correspond à une nécessité d’équilibres d’un fonctionnement social qui n’a rien de hasardeux ou d’empirique. Le philosophe lui-même s’étonne de l’élaboration de cosmologies primitives dont les inférences logiques et morales surpassent parfois celles dont nous faisons usage. Ceci constitue les conditions nécessaires et suffisantes à la cohésion d’un groupe dans un sentiment collectif d’appartenance. Tout indien des Amériques s’étonnait du farouche individualisme de ces visiteurs n’ayant ni anciens, ni coutume qui se firent vite conquérants aussi avides de l’objet qu’indifférents à l’homme. Aucun rituel d’accueil à leur égard ne prenait sens…
Lévi-Strauss précise : « les peuples primitifs ont su élaborer des méthodes raisonnables pour insérer, sous son aspect de contingence logique et de turbulence affective, l’irrationalité dans la rationalité».
L’implicite et l’émotionnel, parallèles à l’explicite et à l’usage, doivent être construits par le même besoin intellectuel que celui que nous apportons à la compréhension des propriétés de tout objet. Cette construction « forme un système bien articulé ; indépendant sous ce rapport, de cet autre système qu’est la science (Lévi-Strauss) ». La prise en compte d’une « dimension humaine » sous jacente, faite de liens symboliques justifiant de l’appartenance à l’univers dans une logique sémantique quasi exhaustive et invariante propre à chaque groupe culturel, n’empêchait pas un souci de relever et d’exploiter de manière exacte les propriétés de tout objet de l’environnement.
Au cours des temps l’homme à fait science profonde et exacte de la chasse, de la culture, de l’usage de la pierre et de la découverte complexe des métaux. Quiconque s’y exerce sait l’immense compétence nécessaire à l’exercice de ces arts. L’ingénieur d’aujourd’hui, replacé dans les mêmes conditions, y échouerait parfois avec de bien meilleurs moyens…
Dès le néolithique les cités et les cultures de vastes communautés humaines montrent que l’on savait déjà concevoir assez convenablement l’organisation économique et sociale à une certaine échelle . Nous en sommes encore là. Les signifiants concernant les valeurs, la loi, l’étiquette, les codes, les positions des personnes, articulent notre façon d’être au monde et de l’énoncer. Mais nous ne faisons plus Société symbolique dans la cohérence de ces systèmes où tout se nommait et prenait sens collectif de manière quasi immanente. Nous ne cultivons aujourd’hui qu’une infime partie de cette logique dans ses développements associatifs et analogiques.
Notre éducation et notre culture nous imposent une pensée extrêmement contraignante par l’obligation faite à la parole d’être bien conçue et énoncée dans la connaissance d’après les observables et les attentes formelles d’autrui. Nous sommes voués au conscient, ce qui convient certes dans l’organisation matérielle temporelle.
Mais ce qui s’énonce en amont dans le registre intime et dans l’exercice social demande sans cesse le signifiant approprié subtil qui ajuste et fait lien et métaphore par usage de signes et de symboles. La « contingence logique » s’articule mal à la « turbulence affective ». La raison ne sait ici « réduire les écarts et dissoudre les différences (Lévi-Strauss) » Chacun se trouve sans cesse dans l’obligation individuée du matérialisme de se construire ainsi une sémantique propre où il s’inscrit de manière aléatoire et solitaire dans le fait humain collectif. Cette accommodation n’est pas simple, va poser problème et générer des conflits psychiques aussi bien internes qu’entre individus.
Nous découvrons vite au travers des rêves, des confrontations toujours ambivalentes à la réalité, de ce qui nous fait émotion et de certaines associations dérangeantes, que nous ne sommes pas « tout » présents dans cette immédiateté de la pensée rationnelle en prise avec l’activité, ses déterminations et ses objectifs concrets. Il existe un ailleurs au delà, qui peut devenir un en-soi., d’où émerge une pensée « magique », selon le terme de Lévi-Strauss. Elle nous saisit et nous possède dans cette zone obscure dont on ne peut prendre connaissance par la perception ou l’évocation.
« Je suis, donc j’appartiens» est cette position du primitif qui se découvre dans ce postulat de l’être social qui trouve le lieu préexistant de son inscription. Cela transcende toute connaissance de soi qui ne serait pas introjection et projection sur le monde. L’animiste est incorporé à son environnement naturel, minéral, animal et humain.
La réappropriation de l’intime lui est familière par les multiples identités extérieures dont il sait opportunément faire usage. L’anthropologie et la psychanalyse enseignent le partage de pensée par ces signifiants d’ordre totémique. Faute de tels repères extérieurs où chaque objet fait code et signe, chacun devra construire un fantasme beaucoup plus incertain où l’enfant en lui n’aura aucun appui pour échapper aux menaces diffuses de l’innommé.
L’importance des noms, des filiations et d’un réseau d’associations sans discontinuité dans ce registre symbolique exhaustif n’échappe à personne.
Devenir sujet dans ce système signifiant où rien n’est arbitraire fixe des limites, des impératifs, une logique de la décision et la nécessité de positions « médianes » régulatrices selon les rites convenus. La seule application fait sanction et récompense…
Il y a encore peu de temps, la tribu ou le groupe donnaient à leurs membres les repères symboliques et les rituels comportementaux qui permettaient de peu douter des conduites à tenir. Ce n’était pas toujours tendre et notre humanisme actuel en souffrirait souvent…Mais chacun savait l’ordre, la loi et le sens. Cela permettait sans doute une réduction des conflits intrapsychiques si fréquents de nos jours.
« Je pense donc je suis » énonçait fièrement Descartes.
Mais qui suis-je sans ces ancêtres totémiques qui me précèdent depuis le commencement des temps quand des mains toutes puissantes modelaient ce monde ? Faute d’inscription dans un tel ordre et des ajustements de sa coutume il ne reste que l’attente névrotique et le jeu finalement déçu avec tous ces objets de rencontre qui s’offrent au désir.
L’analysant qu’est implicitement chacun, avec ou sans psychanalyste, lassé de son symptôme finira parfois par se construire le monde imaginaire suffisant pour affronter la réalité humaine où il est vain de vouloir se concevoir seul.
Cependant certains garnements, suspects et touche à tout, demeurent en amont des doutes qui portent le névrosé à la dissimulation. Ils prennent égoïstement plaisir à l’abus et restent ainsi l’enfant pervers polymorphe que nous expliquait Freud. Il fait encore scandale pour notre angélisme rationnel qui fit dire dernièrement à une responsable chargée des affaires sociales : « L’enfant ne ment jamais… »… Il n’est pas donné à tous d’accéder à l’usage pervers qui fait objet plaisant de tout dans une mise en scène du fantasme d’enfant où rien ne fait obstacle à la cruauté et la ruse.
Plus ordinairement chacun vit la Société selon son « mythe individuel » selon l’expression de Lacan. Il traduit un mode d’exister selon les termes de la pétition hystérique ou les procédures obsessionnelles que l’on projette sur le monde. Cela fait structure « névrotique », ce qui ne veut pas dire que l’on soit dans une quelconque pathologie mentale, mais que nous sommes des sujets désirants dans des modalités spécifiques. Le mot névrose au sens psychanalytique renvoie simplement à cette réalité intérieure qui fait souvent divorce d’avec celle que le réel nous inflige. La parole s’articule selon les structures sous jacentes du désir que nous avons construites dans cette longue attente infantile où l’on espère être aimé et reconnu…On croit s’exprimer dans la situation concrète où l’on se trouve, mais en fait c’est d’autre chose qu’il s’agit…Ce fantasme archaïque où l’on dissimule sa faiblesse et son impuissance d’enfant face aux surprises sidérantes, aux violences et aux complexités de l’existence demeure en général profondément dissimulé. Le désir enfantin enfoui porte toujours des traces subtiles de honte, de culpabilité et de frustration… C’est pourquoi nous nous justifions si souvent et que nous sommes portés à revendiquer.
C’est là un sort commun. La réalité extérieure va souvent mettre en souffrance ce Moi conscient aux infrastructures fragiles que l’on tente d’imposer au monde…
Le névrosé en fait trop, ou trop peu, au mauvais moment, généralement avec les personnes inappropriées. Les cas les plus graves en demeurent là.
La réalité impose finalement peu ou prou un autre mode de structuration consciente et opérante plus efficace permettant de s’adapter de façon plus pertinente et opportune. Les injonctions occultes du désir s’investissent en stratégies. Il faut apprendre à soutenir assez exactement cette position politique variable où chacun se promeut et se justifie. Le Moi acquiert ainsi un Savoir Etre qui lui donne de la tenue. Mais s‘il veut être Prince, il lui importe de lire d’abord Machiavel…
Deuxième partie : Les temps modernes
Le défi fou de notre temps est de suivre les sciences exactes et positives en voulant conceptualiser l’humain selon les modèles explicatifs parfaits qui sont propres aux machines et aux systèmes. Il y a là une impossibilité majeure et destructrice.
Tony Lainé lors d’une intervention dans le cadre de L’Association Nationale des Communautés Educatives présentait le versant de cette dérive des organisations vers des formalismes réducteurs et déshumanisants : « En tête court Peter Pan, derrière lui courent les enfants perdus, puis les indiens, puis les pirates, enfin les animaux sauvages. Et l'on tourne ainsi chaque jour, de la même manière, dans le même sens ; selon la loi, quand l’un s’arrête, les autres s’arrêtent. Il ne s’agit en aucun cas de se rattraper, se rencontrer, se battre, échanger, aimer, se désirer.
Il n’y a aucun désir dans ce fonctionnement.
C’est pour moi l’image absolument saisissante des institutions asymboliques, cette répétition pour la répétition, pour ne pas penser, ne pas se rencontrer, pour ne pas se connaître. Des paroles peuvent être échangées à la rigueur. On peut se dire bonjour, bien sûr, mais un véritable échange, une véritable rencontre, une véritable implication sont impossibles.
Tout est mis en place pour que ça tourne, c’est tout. . » …
Nous avons là la trame exacte du monde actuel. « Quand on cherche à tout prix la cohérence, l’ordre, quand on cherche à tout prévoir sans laisser de place à l'inattendu, on créé une situation semblable à celle du Never-Neverland».
Faire de l’humain un objet de science est tentant dans notre époque où nous maitrisons de plus en plus les objets dans leur structure intime, leurs propriétés et leurs usages. Attendre, accoucher, élever, éduquer un enfant devient une tâche répondant à des normes. Cela engage une responsabilité au-delà de l’ajustement émotionnel et coutumier de la pratique. Donner le sein ou réguler les premières conduites demande l’usage de concepts médicaux et psychologiques, dont certains vont faire de quasi dogmes. On les constate toutefois assez fluctuants et liés à des « effets de mode ».
L’enfant ne sait rien de cette difficulté que l’on a le traiter selon ce que l’on croit savoir de lui et pour son bien. Il s’engage dans une aventure individuelle d’autant plus difficile qu’elle ne s’inscrit pas dans ces réseaux de sens des « primitifs » où l’enfant n’est jamais intrus, étranger, ou « objet pédiatrique et psychologique » comme on se plait à le concevoir par souci moral et intellectuel.
Dans sa tribu archaïque l’enfant nait entouré de multiples signes et de sens. Il n’y a pas de volonté éducative autre que l’inscription dans l’appartenance. Il est pris dans un réseau de liens, tous signifiants, et de présences… Aucun doute n’émerge s’il passe d’une main à l’autre. Chacun sait quoi faire sans secours d’une science. La plupart des enfants mourraient certes avant que l’hygiène et les dispensaires ne commencent à faire leur apparition. Mais ces deuils s’inscrivaient dans une soumission à un ordre et un partage rituel comme la naissance.
L’enfance civilisée est bien plus sûre. Elle nous offre en contrepartie comme expérience cruciale la faillite du lien fusionnel archaïque par cette séparation radicale qui nous fait chair livrée à la solitude du sujet bien avant d’être Oedipe. Nombreux sont les nourrissons qui perdent confiance en l’autre par la disharmonie bien intentionnée des soins. Les idées issues de la science introduisent des discontinuités, des vides et des intrusions.
Mais il y a plus grave. En corollaire l’enfant doit affronter la découverte sidérante du néant qui fait imparable limite. On ne parle pas de cela et les pauvres rituels concernent seulement les adultes. Une bonne convention obsèques efface promptement le mort sans souci pour personne. Le Balinais quittera ses affaires lucratives pour incinérer son parent dans une coûteuse crémation rituelle nécessaire au repos de l’esprit du mort et des vivants…Cette thérapie collective fonde un lien social qui perdure malgré les appels incessants d’un modernisme simplificateur.
Lévi-Strauss est très clair : « La praxis scientifique a vidé les notions de mort et de naissance de tout ce qui en elles ne correspondait pas à de simples processus physiologiques, les rendant impropres à véhiculer d’autres significations.
L’accord de l’inconscient avec un ordre symbolique n’a plus de lieu culturel. Cette annulation tient du déni formel. Faute de trame symbolique autour de l’individu il ne peut élaborer ses premières expériences et découvertes sidérantes du réel angoissant.
Ce qui n’accède pas à l’élaboration symbolique sera refoulé. Sans inscription symbolique que sommes-nous d’autre qu’une conscience absurde dans un monde vide de sens dans la profusion des objets ? C’est cette « castration » là qui nous met en quête permanente et ambivalente de comblements. Sortir du lit de la mère n’est qu’un épisode assez traitable. Le père qui sépare est dérangeant à ce moment, mais ce qui importe ensuite c’est ce qu’il va être capable de nous faire avaler de l’aventure humaine. Quels codes, quelles explications, quels partages collectifs vont-ils nous être transmis pour nous donner sens dans la solitude du corps et la mort promise ? A un bref et décisif moment on a cru le père tout puissant. Mais le monde actuel rend vite dérisoire cette amorce symbolique.
Comment un Père va-t-il assumer cette croyance d’une transcendance possible de l’état humain dans sa nudité ? Comment va-t-il faire office de celui qui nomme dans l’ordre symbolique, cet ailleurs ou au-delà que l’on porte en soi comme nécessité existentielle ?
Il faudrait un représentant là. Le sexe importe finalement peu, on peut mettre ici une solide mère ou un parent investi. L’étranger ferme sur sa foi n’y sera pas indifférent. La chaine signifiante s’initie. Le Père sait. Il appartient. Il connaît les mots qui font sésame. On peut se hasarder à traverser l’innommable.
Le Moi peut alors émerger. Il ne veut rien savoir de la condamnation fatale finale et de l’absence de recours. S’éloigner de ce point nous mène au plus loin dans l’engagement adulte.
Mais là encore les ponts vont faire défaut dans notre monde peu porté aux articulations symboliques.Lévi-Strauss nous fait entendre la pratique perdue : « Tout ethnologue ne peut manquer d’être frappé par la manière commune dont, à travers le monde, les sociétés les plus différentes conceptualisent les rites d’initiation. Que ce soit en Afrique, en Amérique, en Australie, ou en Mélanésie, ces rites reproduisent le même schème ; on commence par « tuer » symboliquement les novices enlevés à leurs familles, et on les tient cachés dans la forêt ou dans la brousse où ils subissent les épreuves de l’au-delà ; après quoi ils « renaissent » comme membres de la société. Quand on les rend à leurs parents naturels, ceux-ci simulent donc toutes les phases d’un nouvel accouchement, et ils procèdent à une rééducation qui porte même sur les gestes élémentaires de l’alimentation ou de l’habillement ».
Cela ne fait pas anecdote. La longue immaturité de l’être humain lui demande d’instaurer de nouveaux rapports à la réalité hors des registres enfantins du désir. Sans rupture initiatique et reconstruction, l’imaginaire de l’enfant poursuit ses fantasmes cruels ou impuissants…
Le secours thérapeutique ou social va souvent devoir aujourd’hui venir là se substituer à ces soins parentaux toujours espérés et rejetés…Le rituel tribal savait faire transition.
« L’inconscient, c’est l’infantile en nous » donnait Freud comme premier terme de son axiomatique. Nous allons demeurer là.
Tout serait possible. Les objets du désir sont infinis. Il suffirait à chacun d’y trouver ses prétextes et des les articuler.
L’inconscient n’en serait pourtant pas satisfait. Le pulsionnel aspire à découvrir ses propres limites. Il lui faut construire en défense une logique propre où la rigueur des codes, des signes et le caractère impérieux des associations fait le fond du psychisme humain. Cette trame constitue une garantie de pérennité dans le rapport aigu à la fuite du temps, à la dissolution des liens, à la chute des objets et à toute perte dans le contingent et l’aléatoire. Pour cette construction, on tire le meilleur des éléments de tout ce que l’on a perçu de loi durable et d’assurances chez les parents et les aînés que l’on a côtoyés. Le registre symbolique ainsi édifié protège le sujet, demeuré intimement enfant, du surgissement immanent de l’angoisse de sa précarité...
Mais ce Surmoi qui préserve par des limites protectrices est de notre temps difficile à porter…L’ordre qu’il représente est peu défendable dans une époque où tout est du à tous et où l’interdit recule sans cesse par des justifications psychologiques faisant quasi caution. Tout individu présumé innocent est bardé de circonstances atténuantes. A quoi bon ce lien inconscient et nécessaire à un ordre strict et intemporel quand chacun tire plaisir et abuse de l’immédiat, du disponible et de l’avantage définitivement acquis ? La confusion entretenue entre la loi politisée et les registres de la logique du désir amène une incertitude constante. La pratique de l’étrange métier de psychologue montre là une infinité de gens vacillants entre leur appétit pulsionnel et la structure de l’Autre symbolique. Moïse fit jadis la discrimination avec d’assez lourdes tables gravées de lois faisant commandements. Les sanctions implicites étaient sans doute à la mesure de ce poids Divin.
Un psychologue des prisons me rapportait que pour certains, faute de Surmoi suffisant, la seule sécurité était l’enfermement carcéral. Il n’est pas toujours imposé par seule décision judiciaire. La compulsion à revenir là où la limite devient réelle s’oppose aux meilleurs efforts de réinsertion.
Troisième partie : Science et subconscience.
Il faut donc se rassurer comme on peut. Nous avons certes de bonnes nouvelles de la Science et de la planète Mars.
Qui ne connaît en soi ces traces de pensée magique et de recours incantatoires aux instances symboliques ? Que serions-nous sans un ordre supérieur qui nous transcende ? Notre monde orphelin de pères disposant d’un pouvoir tutélaire suffisamment crédible nous livre nus à nos destins…
Les meilleurs esprits, sans ces certitudes puissantes qui portaient nos ancêtres, ont recours en secret à quelques procédés qui valident et exorcisent dans ce souci diffus de se concilier l’inexplicable et l’occulte. La pratique rituelle échappe à la rigueur matérialiste que l’on affecte en ville. … Cela se fait furtivement avec ce fond d’auto dérision qui saura faire excuse, mine de rien bien entendu …
La logique du symbolique est infiniment rigoureuse, il convient d’y sacrifier. Tricher avec la réalité est bien moins risqué. Les associations inconscientes ont leur logique propre qui fait part à l’insu, au non dit, au forclos, en faisant même retour à l’étonnant réseau des hypothèses infantiles encore vivaces sur le sexe, la causalité et le pouvoir, l’origine et l’appartenance… Elles sont inappropriées à un usage rationnel, mais il faudra les prendre en compte. Seul.
Nul officiant ne sait ici réarticuler correctement le désir, la loi et la réalité. Nos Sociétés n’offrent pas ces outils symboliques dont disposent les tribus oubliées. Il fallut à Freud inventer le dispositif analytique pour que le patient allongé en position réflexive et libéré des contraintes paradigmatiques de parole, construise une métaphore potable de lui-même qu’il puisse porter au monde. Cela est encore mal compris. Aller là n’est qu’un recours ultime dans un état avancé de désespoir que même la meilleure chimie n’arrive à réduire…
On connaît pourtant quelques hauts responsables qui s’allongent là pour décanter en eux de meilleurs sens…
Nous avons introduit partout des causalités qui nous font porter sur le corps, l’activité et la mort ce nouveau regard qui signale tout désordre comme handicap, anomalie ou étrangeté à réduire. Les effets de l’inconscient dans ses quêtes irrationnelles et émotionnelles de sens perdus paraissent plus à soigner qu’a inscrire dans une prise en compte partagée.
De nouveaux métiers apparaissent qui accompagnent la fin de vie selon les règles issues de formations spécifiques …Pourquoi pas ? Mais il faut bien remarquer que le social vient toujours par défaut du structurel.
L’inconscient et les besoins du symbolique ne sont pas satisfaits chez ceux d’entre nous qui souffrent dans le silence ou la turbulence. Là où le signifiant est exclu va apparaître le symptôme nous ont signifié Freud et Lacan sans aucune ambiguïté…
La meilleure empathie ne saurait remplacer l’inscription dans un tissu social d’appartenance dont la surface, la profondeur et le caractère intemporel apaisent l’angoisse toujours émergente. La langue maternelle et la parole du père en forment la substance.
Le progrès, le développement, le fait scientifique et la logique formelle peuvent certes venir se superposer au substrat subconscient. Les réglementations sociales équitables ou idéalistes, les lois établies de manière de plus en plus proche de l’individu, faute d’origine plus élevée, les nouvelles formes du travail et de l’amour, pourront s’intégrer à un psychisme humain qui aura parfois retrouvé un meilleur accord entre ses instances… Cela n’est pas spontané, il y faut ce rodage qui s’appelle le travail sur soi.
Les valeurs et les patiences que l’on acquiert dans l’exercice font prothèse à la structure symbolique absente. La psychanalyse en est la parabole maitresse…
On croit pouvoir se défaire aisément depuis quelques décades du substrat symbolique qui trame le subconscient…Mais les forces occultes finissent par nous soumettre pour peu que l’on soit affaibli. Le psychiatre rencontre chez ses patients toutes ces suspicions et ces doutes solitaires qu’il est si aisé de prendre à la lettre. Ce serait folie pure si l’on ne savait inconsciemment de façon certaine que le désir d’autrui est rarement bienveillant et son propre destin précaire. La crainte de l’autre dans de nombreux cas est déraisonnable, mais pas vraiment absurde.
C’est cette vérité errante dans notre subconscient qui vient là faire symptôme par la maladie. Un vieux praticien affirmait que chez l’obsessionnel, sans arrêt en fuite devant l’idée de sa propre mort, le suicide représentait une forme paradoxale de guérison. Dans d’autres sociétés les patients, auxquels il pensait sans doute, auraient pris rang de prêtres préposés aux sacrifices propitiatoires. Le symbolique y aurait sans doute pris sens.
L’anthropologie, la psychanalyse et la philosophie se rejoignent là. L’humain dépend d’un sens caché qui le transcende. Il ne saurait se soutenir de sa seule raison et de la rationalité de ses actes. Quel que soit le déni que l’on en fasse, l’inconscient est à l’œuvre. Chaque partage inter psychique demande une logique symbolique qui code, fait réseau explicatif et crée des sens partageables…Les mots viendront bientôt ici pour le dire.
La confidence et la révélation initiatique signifient l’existence d’un savoir occulte en amont de toute rencontre… Nous ne sommes pas là dans le domaine de la connaissance scientifique objective mais celui de l’échange humain quotidien et de la vie sociale des groupes.
Ces échanges permettent des classifications qui s’articulent en propositions fondant des catégories empiriques portant sur les personnes, les faits et les croyances. Cela permettait au primitif de se repérer dans son environnement et ses activités. Mais n’importe quel groupe humain procède ainsi. L’ethnologue de village dans nos campagnes verra émerger des catégories pertinentes et d’autres plus redoutables, parfois inductrices de conflits…Il ne s’agit que de codes locaux qui ne sont consacrés par aucun rituel… Le fait humain individuel est un désir toujours inconscient qui ne saurait vraiment s’assouvir par ses propres objets, il va falloir là des symboles collectifs.
Quatrième partie : Etre dans l’organisation aujourd’hui.
Cet enfant, ce travailleur, ces familles, tous ces souffrants auxquels s’attache la science vont faire l’objet du nouveau réalisme social, comme il y a peu la collectivisation des moyens de production nous fit croire au réalisme socialiste dans une perfection structurelle possible d’un monde matérialiste…Nous demandons à l’objet un sens proche et immédiat qui demeure sans cesse à construire faute d’être prédéterminé dans sa valeur symbolique. Les objets et faits sont pris à la lettre sans cette élaboration signifiante commune qui permet les associations et les glissements qui ajustent l’être à l’environnement. Signes, marques et pratiques collectives font certes modes prégnantes mais dans le superficiel et le versatile des images successives.
Dans quelques dizaines d’années on étudiera peut-être les nouvelles logiques de l’inconscient formatées par l’immédiateté de la communication et l’image. Pour l’instant nous sommes dans la résultante d’une pauvre image télévisuelle qui nous ravale à la moyenne de l’audimat. Ce n’est pas grave en soi, mais l’esprit aussi médiocrement engagé va abandonner les forts (parfois trop…) engagements symboliques des époques précédentes. Ainsi se constitue le consommateur d’idées reçues et de produits nouveaux. Son désir peut-il se fixer en dehors de ce papillonnement que l’on stimule sans cesse ? On sent là une certaine minceur du fait humain qui va s’attacher à l’anecdotique plus qu’au structurel…
Les glissements spéculatifs des restructurations industrielles et les attributions d’avantages sociaux opportuns vont modifier les rapports de travail. Les plus values du capital et du savoir faire vont s’engager dans un jeu apparemment moins conflictuel, mais qui va sans doute vers un versant pervers fait d’effets successifs d’un jeu d’aubaines où chacun aura des difficultés à trouver sa place comme sujet. Les valeurs s’effacent devant les profits immédiats, les enjeux et les avantages acquis… L’autre devient suspect dans tout contrat. On sait la loi faible et lente. Le recours à l’ordre juridique devient aussi problématique que la référence à l’ordre symbolique. Les plus faibles n’ont que peu de chance d’entrer dans la partie. L’effondrement des recours ne leur laisse aucune chance de prendre place dans des systèmes dont le principe est la sélection et l’exclusion. Les pays peu développés font une meilleure place humaine à chacun en lui laissant une fonction et un sens, même médiocre, dans la structure.
On ne mourra certes plus aussi aisément pour des idées mais il deviendra difficile de vivre pour une absence d’idées…
L’ordre symbolique des sociétés de jadis demandait de meilleures inscriptions dans une loi plus rude. Le semblant y faisait certes effet mais était moins de règle.
L’effort et le talent y étaient mieux reconnus.
La pertinence des leaders naturels qui savaient s’imposer en d’autres temps était loin de la logique actuelle du leadership où la séduction, la compétence formelle convenue, la présence médiatique et la densité du réseau politique ont la part essentielle.
La foule et chacun demeurent dans l’attente de meilleurs chefs. L’adhésion à l’autorité des capitaines au long cours est nulle si elle n’est pas quasi unanime…Quoi qu’en disent les tenants de l’égalitarisme, derrière chaque équipe qui gagne, on sent la poigne et la voix de qui sait donner à chacun son juste rôle et sa juste part au bénéfice commun…Peut être même sait-il faire circuler ce désir qui instaure l’ordre symbolique ….
Manager en étant reconnu dans la fonction et le titre, c’est être officiant avisé des symboles selon les formules exactes. Elles ajustent fermement le groupe à une réalité changeante. Elles savent s’appuyer sur les points pertinents et opportuns de la trame inconsciente autant que sur les faits. Etre meneur d’hommes c’est en connaître la nature profonde, aussi riche qu’obscure, de chacun et de tous. Cela ne saurait se mesurer qu’à l’aune de son propre inconscient.
A l’extrême de cette connaissance, le psychanalyste va s’autoriser dans le dispositif analytique à faire thérapie de ce qui est en défaut de sens. Mais cela saurait s’entendre ailleurs. Dans " Malaise dans la culture " (1929), Freud confronte la psychanalyse au fonctionnement des organisations sociales. Il précise cette nécessité de prudence qui devrait mener à une meilleure réflexion aussi bien les chantres que les détracteurs de la psychanalyse qui en fait la connaissent généralement mal : " Je ne pourrais pas dire qu'une telle tentative de transférer la psychanalyse à la communauté de la culture serait insensée ou condamnée à la stérilité, mais il faudrait être très prudent, ne pas oublier qu'il ne s'agit pourtant que d'analogies et qu'il est dangereux, non seulement pour les humains, mais aussi pour les concepts, de les arracher à la sphère dans laquelle ils ont pris naissance et se sont développés ".
Il convient seulement d’être attentif partout au désir d’inscription et d’appartenance de chacun pour éviter les désordres majeurs. Là où le psychanalyste écoute, un patriarche avisé savait percevoir le trait symbolique qui faisait repère du sujet. Il prenait surtout en compte ce sujet dans ses convictions intimes et ses fragilités. L’ordre symbolique faisait référence, c’est à lui qu’il importait de sacrifier en cas de faute ou de négligence. Cette exactitude rassure mieux que les discours opérationnels les plus objectifs…Les meilleurs règlements ne sauraient s’y substituer...
L’harmonie saurait elle naitre ailleurs que dans la structure symbolique représentative de la cohésion d’un groupe ? Tenter de l’objectiver formellement ou raisonnablement, comme de l’enseigner, est peut être illusoire… Cela ne s’apprend pas. Le sens se lit sur ceux qui l’apportent ou le font. Parce qu’ils sont eux. On voit bien la satisfaction simple d’une communauté au partage symbolique d’un succès, d’un évènement, à un progrès collectif, à l’évocation de son histoire et des grandes figures, à une fête rituelle… Le simple accueil des nouveaux et les signes qui entourent les départs donnent une idée de la cohésion d’un groupe. On distingue clairement là la qualité d’une organisation d’une communauté humaine. Ce qui se trame est à l’insu de chacun. On voit même émerger ici l’émotion qui fédère comme ailleurs celle qui divise…
Les objets de l’inconscient ne sont pas scientifiques, ce sont ces objets de désir qu’il se donne dans une passion voisine de l’idéalisme enfantin dans un mystère collectif où l’on fera cérémonie. Les codes qui permettent et limitent inscrivent le désir dans cette appartenance sans laquelle l’individu ne rencontre que le désordre intérieur de son incomplétude structurelle...
Dans les collectivités où le sens fait peu question le signifiant qui régule les appétits et les désirs circule et a cours sans même avoir de gardiens... Les rôles sont connus. Aucune science en devenir n’est attendue là. Le jeu politique n’est pas opportuniste et hasardeux.
Cela est peu fréquent dans les organisations technocratiques. L’équité des positions et des avantages y fait toujours partis et débats. Encore faut-il que ces débats aient lieu et soient correctement arbitrés pour que le sens commun puisse s’instaurer ou se restaurer…
Le matérialisme est proche aujourd’hui de ses limites et ne saurait les transgresser quelque progrès qu’il fasse, car la nature profonde de l’homme le porte hors de l’objet vers un meilleur et autre espoir. On ne peut certes décliner l’offre de davantage de biens, de confort et de commodités… Mais ce que l’on attend c’est ce signe Autre où ce que l’on est et que l’on fait va prendre enfin sens et s’inscrire dans un Livre qui soit davantage de Contes que de comptes.
On cherche ce signe dans les étoiles, au fond des mers, sur les sommets, dans les déserts. On construit des ermitages et des monastères où le symbolique pourrait le mieux se sublimer …
On imagine des palais, des Panthéons, des mausolées et des pyramides…Sait-on le trouver dans sa famille, ses groupes d’inscription, son lieu de travail, sa cité ?
Il est douteux que des centres psycho sociaux en nombre sans cesse accru suffiront à apaiser nos inquiétudes et chasseront l’angoisse…Une économie du social contribue certes à réduire le chômage…Mais l’attente improbable et souvent déçue des bienfaits que l’on sollicite de l’organisation dissout les solidarités traditionnelles d’appartenance où l’on trouvait secours et identité.
Cinquième partie : Vers de nouveaux symbolismes ?
Le symbolique est une chose ordinaire qui ne demande en rien de se préparer prématurément à quelque jugement dernier en faisant les choux gras du gourou local…Il suffit de représenter, nommer et associer…Mais il est plus complexe de faire circuler et partager le signifiant, la représentation et la valeur symbolique. L’engagement dans une organisation. L’échange d’une rémunération contre une fonction soutient peu la dynamique du désir.
Quelque chef local bien intentionné vient parfois plaider le projet, la solidarité et l’effort d’équipe sur de pauvres enjeux de micro croissance, de qualité suffisante et de risque de récession. Cela inspire un culte triste et raisonnable du règlement, des objectifs, du graphique, des statistiques entre compétence toujours limite et outil sans cesse nouveau ; Qu’attendre de plus qu’un quotidien morose ? Il faut vieillir sagement là dans une progression à l’ancienneté en guettant l’émergence de quelque prime….
Un meilleur sens collectif porte peut-être les asiatiques à l’addiction tacite à l’effort dans une conception fondée sur d’autres philosophies du désir et une autre histoire...Leurs organisations inspirent peut-être mieux l’appartenance.
Le signifié ne sait qu’être pauvre et frustrant à terme chez nous. L’inconscient demande du signifiant pour produire l’émergence du désir… Peu importe lequel, on voit cela à quelques mouvements de foules. Un homme se lève et prêche une croisade ou quelque autre folie. Dix, puis cent le suivront. Un autre parle de cette profondeur où l’on entend obscurément qu’il connaît l’âme, les esprits s’apaisent autour de lui. Une équipe s’enthousiasme sur son projet nouveau que l’on projette sur des marchés imaginaires…
Lorsqu’un sujet parle à un autre sujet d’un objet toujours absent qui cause le désir, cela fait du lien. Cela peut même faire Société en créant ces étranges trames de l’appartenance…Une réponse aux incertitudes et aux découragements commence à poindre. Les psychiatres réinsèrent la pathologie de l’individu dans une trame humaine élargie à de plus vastes parentés au-delà de la famille proche toujours partiale. Les tiers soignants s’allient aux pairs pour reconstituer une appartenance. La réappropriation culturelle de son propre sens dans un collectif fait méthode ici ou là. Le sujet égaré reconstruit des liens, il retrouve parfois son identité et son âme hors du formalisme lourd de bonnes intentions, d’objectivité, de méthode, de techniques et de théories sous jacentes.
Nous apprenons tous les jours davantage sur les neurotransmetteurs qui régulent l’humeur. Nous conceptualisons les conduites auto destructrices, agressives ou asociales. Le travailleur dans le concret ou le virtuel fait l’objet des meilleures études sur ses processus cognitifs et émotionnels. Les tests signifient son degré d’usure et les révisions qui s’imposeraient…
Qu’avons d’autre que la science comme promesse d’avenir ?
Certes nous respectons toujours plus l’individu dans ses droits et ses choix. La loi fait repère et protège d’un arbitraire toujours immanent dans les systèmes sans ordre symbolique.
Mais que viennent donc dire ces mères et ces managers en difficulté qui ont tout fait parfaitement selon les canons des meilleurs prescripteurs ? De quel irrespects des normes se sont ils rendu coupables ? En fait ce ne sont que les agents de l’appauvrissement symbolique au sein des groupes humains. Il ne reste en scène en fin de compte que l’angoisse et des objets, dont soi même …Les tribus sorties de la préhistoire et confrontées à notre civilisation se déstructurent et se désespèrent. Les ethnologues décrivent la grande misère indienne dans les réserves…Quelques conseils d’anciens restaurent la coutume. Une île du Pacifique renonça au développement touristique promis par crainte de perdre ce qui restait d’identité collective dans les esprits…
Le langage de la connaissance n’est pas antinomique à celui du symbolique. Mais il tend à l’exclure du champ des pratiques humaines. La technologie du management prime sur la construction d’alliances et de sens qui forment un groupe. L’ordre symbolique demande un temps pour accueillir et rassembler les hommes dans cet inconscient collectif qui fait appartenance dans un territoire sémantique peuplé de repères imaginaires...
Le psychanalyste sait ce qui se retisse de non conceptuel de connaissance de l’humain en soi sur ce divan de patience. L’inconscient est une intériorité qui remue et se remue, l’émotion doit s’y décanter dans ses strates archaïques et l’effet des violences récentes…Seule importe l’expérience effective de cette énonciation, l’expliciter peut amuser le Moi mais n’intéresse pas le sujet.
Le psychologue constate que l’état de l’enfant qu’on lui présente dépend en grande partie de la cohésion du sens, en deçà des apparences, dans le groupe familial qui l’entoure. La classe de l’instituteur sera paisible s’il ritualise et raconte suffisamment pour que son enseignement inscrive les connaissances dans un cadre imaginaire stimulant. L’entreprise elle-même aura une ambiance plus sereine si des liens symboliques fonctionnent en réseau parallèlement à l’opérationnel, au réglementaire et au hiérarchique…
Mais là où l’on a négligé ou détruit l’harmonie symbolique de l’appartenance et de sa vérité, on verra apparaître mal être et violence.
Les civilisations d’aujourd’hui s’appauvrissent dans leur culture et leur spiritualité malgré leur opulence technologique. Le commun reconnaît de plus en plus difficilement les élites qui le mèneraient vers un effort plus rigoureux d’énonciation dont Socrate nous faisait déjà la démonstration de l’opportunité.
Le scientifique qui voudrait s’inscrire dans l’intime d’une circulation du désir, de représentation, de liens pourrait certes approcher les substructures de l’inconscient individuel et collectif dans l’analyse d’une logique sous jacente du sujet…Il faut s’y glisser en toute intelligence comme l’ethnologue dans la tribu. Il faut beaucoup de modestie rappelleront tous les cliniciens qui ont accompagné les différentes figures de la souffrance et de la désadaptation.
A quand la mutation ultime dans un être nouveau qui sublimerait aisément tout son pulsionnel dans des sens collectifs aisément partageables ?
Teilhard de Chardin et Nietzsche en rêvaient obscurément. Le psychisme humain d’aujourd’hui diffère peu de celui de l’Ancêtre. L’art pariétal nous montre ces aptitudes anciennes à traiter du rapport entre l’individu et son monde et faire d’étonnantes synthèses que retrouve notre art contemporain.
Nous sommes déjà potentiellement cet être nouveau.
Par paradoxe et retour d’histoire l’intelligence semble se porter mieux lorsqu’elle prend de la couleur plus proche des nécessités symboliques …Mais ce n’est pas le bon sauvage innocent, c’est le Sauvage profondément civilisé de Lévi-Strauss qui nous réapprend ici que la science seule ne fait pas culture. Le politique lui-même se réarticule au symbolique s’il ne se hâte pas aux gesticulations destinées à l’image.
Le symbolique n’est ni bon, ni mauvais. Il se fait de ce dont on le nourrit. La science peut y pourvoir à l’occasion aussi bien que la folie où l’on voit certains peuples se faire assassins. Certaines communautés vont faire de leurs symboles des armes par destination. Les plus fous prennent vraiment les armes.
Par bonheur, il demeure des gens simples qui savent au jour le jour connaître cette scansion qui partage le temps entre celui du profit, celui de l’effort, celui de la halte, celui du jeu, celui du partage, celui de la parole et même celui de l’amour… Le symbolique s’inscrit là en filigrane dans un nouveau structuralisme dont il va falloir apprendre les régulations tierces.
S’accommoder à la réalité ne se fera pas sans ce nouveau cérémonial. Le psychanalyste dira qu’il y a là le temps assez long de l’émergence du sujet dans les transpositions sémantiques successives de la quête …Jusqu’à une exactitude de la parole.
Chacun devra apprendre la part qui saura satisfaire à tout moment le besoin affectif et de reconnaissance de l’enfant en lui et en l’autre dans les limites de la loi nécessaire. Il lui faudra aussi intégrer une réalité scientifique qui demande à prendre en compte l’évolution de la connaissance et ses outils au moment où l’usage en devient opportun. Enfin l’apprentissage du jeu politique où les hommes (et les femmes !) sont nécessairement dans des rapports de force, de prééminence et de choix ne saurait s’éviter.
C’est de la responsabilité de chacun de savoir se situer dans cette complexité. La stratégie, les outils techniques, et la prise de sens nous appartiennent. Faut-il des médiateurs avisés de notre temps pour que l’on sache s’approprier le divers et le complexe ?
Il convient que les écoles donnent certes des savants, mais qui soient aussi des gens de culture.
Psychanalyse et Management fait une enseigne qui légitime cette position médiane. Sujets et acteurs dans les enjeux politiques et technologiques du monde moderne post industriel et spéculatif, il nous faudra pourtant toujours partir de ce corps périssable et de cette histoire d’enfant qui nous constituent avant de concevoir les rapports qui fondent le monde quelle que soit son expansion...
C’est à cela que nous allons nous attacher selon cette logique oubliée des anciens Grecs qui savaient que la paix de l’âme demande d’avoir sacrifié à plusieurs Dieux…
Le monothéisme simplifie, mais l’ordre symbolique ne saurait se manager seul. Faire rappel d’une Mythologie qui nous demeure proche ne serait pas un exercice inutile.
Tenons compte de Zeus fondant le principe paternel nécessaire dont on reçoit l’autorité. Les enfants d’Héra dont la jeunesse (Hébé) et l’énergie (Héphaïstos) donneront le travail mais aussi les guerres sont notre avenir… Maïa inspiratrice de la croissance et son fils Hermès, habile au commerce et bienveillant pour les voleurs, vont nous pousser à l’activité. Ils portent l’esprit d’entreprise en germe. Thémis et les Parques, ses filles, seront la loi séparatrice et tranchante. On ne saurait faire appel de leurs décisions. A quoi bon se tourmenter d’être et de ne plus être ?
Sur un versant plus plaisant chacun pourra à son goût fréquenter Aphrodite ou son fils Eros…A moins qu’il ne préfère les jeux de Dionysos qui embrument l’esprit.
Mais Zeus tirera de sa propre pensée le meilleur de son essence. Ce sera Athénée Pallas née de la nécessité de l’énonciation qui saura inspirer l’Intelligence et la Sagesse. Elle n’a pas de bienveillance ni de tendresse. On peut s’y référer mais personne ne la possède ni même ne peut se risquer à la voir nue. Actéon qui s’y hasarda fut dévoré par ses chiens.
Freud n’était pas Grec. Mais il perçut bien qu’il fallait une « castration » virtuelle pour remettre l’homme mortel à sa place au dessous de l’Olympe …Œdipe se prêta à la métaphore. Au-delà des premiers liens perdus, le sort humain est dans l’âge adulte. L’énigme du Sphinx suggère qu’il y faut bientôt le bâton tiers qui représente simultanément la connaissance et l’ordre symbolique. Depuis que Prométhée à volé le feu du ciel pour nous, il serait enfin temps d’en apprendre le bon usage. Cela mérite sans doute une nouvelle introjection mythologique…
La Fontaine fut ce fabuliste repérant comme il se doit l’humain dans sa métaphore animale. Molière nous fit les portraits exacts de ces émergences individuelles essentielles dans Tartuffe, Dom Juan, Le bourgeois gentilhomme, le malade imaginaire. Scapin, qui est Arlequin dans la Comédie Italienne, est ce tiers qui permet de relativiser sans cesse les positions respectives du Maître, du Savant et de l’Hystérique dont Lacan nous fit l’exacte leçon.
Il faut enfin citer Aragon à ses débuts de poète dans le « Paysan de Paris » pour restaurer un espoir nécessaire.
« Admirables jardins des croyances absurdes, des pressentiments, des obsessions et des délires. Là prennent figure des dieux inconnus et changeants. Je contemplerais ces visages de plomb, ces chènevis de l’imagination. Dans vos châteaux de sable que vous êtes belles, colonnes de fumées ! Des mythes nouveaux naissent sous chacun de nos pas. Là où l’homme à vécu commence la légende, là où il vit. Je ne veux plus occuper ma pensée que de ces transformations méprisées. Chaque jour se modifie le sentiment moderne de l’existence. Une mythologie se noue et se dénoue… »
Le structuralisme c’est cet élargissement du cercle autour du foyer. On peut y partager l’universalité de la nuit, du souvenir des absents et de la musique. L’émergence qui s’opère là est toujours magique.
Georges Botet-Pradeilles; Le 23/11/2009.
Avec la collaboration de quelques morts parfaitement actifs et de quelques amis vivants. Avec Dominique Drillon qui me motiva à venir ici en représentation d’une science psychanalytique qui lui est chère et fera de plus en plus nécessité intime au management. Pour que l’IP&M porte longtemps son sens …
Issu de la psychologie et passionné de clinique je me retrouvai gestionnaire d’institutions sociales. L’objet qui m’était le plus cher dans l’organisation était le théâtre…



