Editorial

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Editorial du Mois

Journée de Recherche I.P&M du 03 Décembre 2010

Organisée par HuManis//EM-Strasbourg

Penser les Interstices en Management : Nouvel Espace de Jeu entre Psychanalyse et Management

Le développement et les crises de croissance ont conduit les organisations vers des modèles s’appuyant sur les technologies, l’organisation et les sciences du comportement pour  optimiser l’efficacité et le fonctionnement selon des formalismes de plus en plus pointus. Sous cet idéal on perçoit les limites humaines de l’hyper organisation faite d’expertises et d’évaluations. On en constate les effets destructeurs sur les agents…

Il faut aujourd’hui nous repenser dans ce sujet qui ne se prête pas aisément aux transformations technocratiques des systèmes qui le supportent. L’humain vit dans ses habiletés, ses partages émotionnels, parfois sa ruse. Il aime imaginer et créer. Il lui faut les valeurs morales de son groupe d’appartenance, l’échange, la négociation, les conflits stimulants, les croyances fédératrices et mobilisatrices. Cette part de liberté manque dans un monde de pensée convenue et pré formatée. Les réglementations sécuritaires et astreignantes entravent la prise de risque où l’on découvre l’enjeu et le plaisir.

Chacun doit se découvrir des espaces de liberté. On constate de nouvelles conduites dans les organisations autour de l’implicite, du « non codifié », de l’éphémère, de l’improvisation… La science mène vers des entropies réductrices où s’éteint la créativité de l’esprit. Ses applications rigoureuses mènent à cette compétence qui s’éloigne de l’invention. L’efficacité ne fait pas rêver lorsqu’elle envahit les espaces imaginaires.

Il faut alors, pour les chercheurs, repérer ce qui forge les conduites nouvelles en quête de liberté. Cela relève de « non concepts » : on peut noter quelques publications récentes : l’insouciance (Barth , Muller, 2009), la furtivité (Dumazert, 2009), l’improvisation (Asquin, Picq, 2009), le bricolage (Duymedjian, 2009) …

La psychanalyse il y a plus de cent ans faisait signe de cette liberté que chacun porte en soi avec le désir qui mène l’homme au-delà de son état mortel vers de nouveaux objets et de nouveaux rêves. Le dispositif analytique imaginé par Freud était le prototype des conditions de cette émergence. Il devait soigner. Aujourd’hui il convient de relativiser cette fonction thérapeutique.

L’analyste et l‘analysant sont dans un espace où seule la parole libre est autorisée. Faute d’acte, il va falloir concevoir du sens. Cette « non fonctionnalité » place la psychanalyse dans un autre registre épistémique que les sciences. Enoncer n’y est pas justifier ou démontrer. Cet espace est précurseur de l’invention qui s’appuie sur le potentiel de connaissance et d’expérience de l’inconscient qui est dégagé du temps, du format et des contraintes des situations et des enjeux.

Le jeu est la manifestation majeure de la subjectivité humaine.… L’homme a peu changé depuis Molière malgré la flambée du progrès technologique. On peut encore s’étourdir objectivement dans toutes ces jouissances du Moi d’Harpagon, Don Juan, Tartuffe ou Alceste et cette fameuse revanche des Femmes Savantes. Mais le Moi qui sort ainsi hypertrophié par quelque folie de ses repères infantiles névrotiques va inéluctablement  tel Icare vers la chute… A la Comédie, seul Scapin qui n’est ni maître, ni savant, ni séducteur, crée le jeu qui rend la pièce aimable et humaine. Cette intelligence, souvent impertinente, se trouve des voies et des complicités au-delà des hyper responsabilités, des expertises et de la bonne volonté soucieuse … Le public reconnaît l’humain dans le partage de l’émotion. ..Tout le reste n’est que l’aventure narcissique de chacun.

Le jeu partagé signifie la possibilité permanente d’une reconstruction du désir au-delà du totalitarisme objectif voué à l’impasse. Cela rejoint la formidable rupture épistémique de la psychanalyse qui permet d’échapper un moment à tous les discours cohérents que l’on attend partout de nous. Ici on n’attend que cette énonciation libre où nul autre que le sujet parlant n’a à découvrir de raisons…Le psychanalyste donne à la parole cette frontière qui la contient en deçà du délire...On entend parfois dans cet oracle soufflé par tout ce que sait l’inconscient cette autorisation à ne plus se soumettre ou à faire semblant…

Il serait fou de vouloir allonger tout le monde sur le divan Freudien des origines. La pratique intime de l’expérience consacrée n’empêche en aucune façon les usages profanes. Il y a peut-être urgence. Notre temps supra matérialiste ne connaît plus les rassurantes limites symboliques qui permettaient de mettre en jeu le ‘faire ensemble’ tout en restant soi-même en bonne Société. Et même d’y découvrir un plaisir qui ne soit pas narcissique, consumériste et jetable...

L’ubiquité et l’omniscience sont proches. La virtualité est partout. Tout parait possible par des effets d’intention et d’organisation… L’illusion de pouvoir agir seul en toute autonomie nourrit un Moi débridé voué aux surenchères solitaires du pouvoir, de la connaissance et des ambivalences de la séduction. L’esprit, se croyant libéré des farouches valeurs sociales de jadis, découvre un nouveau carcan dans les dogmes formels de la position à acquérir, de l’apparence, de la compétence, de l’efficacité où l’imaginaire s’enlise dans une image de soi de plus en plus lourde où l’on ne joue plus. Les ordres rationnels des organisations d’aujourd’hui engagent à des perfections idéalisées et illusoires de cumuls de compétence centrés sur l’individu. Là s’effacent, outre l’altérité, l’indépendance créatrice et le plaisir d’imaginer. Le sujet perd cet esprit d’opportunité qui se module sur le jeu ‘intelligent’ et partagé de l’émotion et des ressentis.

Psychanalyse et Management ? Psychanalystes et managers se prenant pour tels sont dans le divorce de leurs sémantiques spécifiques. Ils ne se rencontreront jamais dans un énoncé scientifique idéal. Ils ne peuvent que consentir à des retrouvailles locales dans le partage de cette imperfection constante que constitue l’état humain. L’esprit et l’acte valent mieux l’un et l’autre dans leur réconciliation annonçait déjà Marc Aurèle qui tint aussi exactement l’Empire Romain que ses pensées dignes de l’écoute d’une psychanalyse qui n’existait pas encore.

 Les actes de la journée de recherche Strasbourgeoise du 3.12.2010 semblent poser la problématique de « psychanalyse et management » au-delà de leur improbable articulation opérationnelle. Il faut renoncer au mariage de raison. Chacun des termes définit un champ épistémique spécifique.

 Le management est une science qui intègre les multiples paramètres objectifs, y compris les comportements humains, dans des modélisations prédictives, pertinentes et opportunes du fonctionnement des organisations. Il importe d’être là en meilleure connaissance de cause possible.

 La psychanalyse s’attache aux ressentis intimes d’un sujet pris entre son désir d’accomplissement et son angoisse de la perte, du désamour et de la mort. L’époque actuelle sans repères symboliques et croyances collectives, laisse l’individu à sa solitude. Le discours intime qui supporte le sujet a besoin de lieux de restauration. La psychanalyse qui offre la possibilité d’une énonciation libre et personnelle, hors enjeux matériels, jugements et projets, en constitue le prototype. Le but est de restaurer, dans un espace libre et sûr, un désir qui sache se donner (ou redonner) des objets, ses objets.

 Le temps qui exclut l’acte confronte le sujet à son rapport profond et inconscient au manque structurel. La capacité d’anticipation de l’être humain (inédite dans l’évolution) le confronte sans cesse aux hypothèses de l’impossibilité, de l’impuissance et de la disparition. Toutes les cultures humaines s’attachaient à mettre un solide ordre symbolique entre la mort et soi.

 La psychanalyse est venue à ce moment de l’histoire humaine où l’individu s’est détaché du sacré. Faute de Dieux, d’esprits et d’anciens, il fallait découvrir l’inconscient en lieu et place de l’au-delà. Freud porta cette révolution. A la fin de sa vie il sut que l’on ne pouvait en faire une science, ni une thérapie. Il en reste l’espace de liberté qui donne au sujet ce jeu que confisque la pression sociale productiviste et consumériste.

 Aujourd’hui les pratiques personnelles ou professionnelles bénéficient parfois de cette expérience purement réflexive (« se » penser) qui permet de se dégager de l’emprise des objets, des injonctions d’autrui, des certitudes faussement objectives et des systèmes, souvent tyranniques dans notre époque et nos pays développés où le matérialisme l’emporte toujours sur la spiritualité.

 Selon Lacan cette dualité du Moi (l’ « ichspaltung » de Freud) permet de ne pas se prendre totalement à la lettre dans ce que nous faisons et d’avoir ce recours au rire (ou à l’humour) qui introduit l’acceptation de l’imperfection que représente l’autre et où il faut bien se reconnaître.

 L’idéalisme organisationnel, productiviste et même social, est un piège sans une part de liberté que l’on apprend à s’octroyer soi-même. Le Moi d’aujourd’hui doit devenir joueur. La génération « Y » échappe à la lettre par toutes ses ressources transgressant sans cesse le redoutable Surmoi Freudien où se nouaient les névroses. On peut vivre là dans un « surf » permanent sur le développement, les changements et les mutations d’un monde devenu technologique spontané et virtuel avec une condensation extrême de l’espace temps qui réclamait jadis de meilleures patiences.

 Le point critique est la perte de repères traditionnels d’autorité donnant ces limites où se forgeaient l’appartenance et l’identité. Les désordres des organisations et des cités montrent bien que l’absence d’un Père identifiable, présent ou fermement évoqué, inscrivant dans le désir dans un cadre aussi bien personnel que fédérateur, pose un problème. Le primat du droit, le tout possible, la présomption d’innocence, la démocratie, sont de fort bonnes choses, mais sans la contrepartie d’une instance courageuse de régulation, il est probable qu’il y aura là un facteur de montée d’angoisse et de corruption du désir, voire même de poussées délirantes.  

 La fonction de leader fait enveloppe et limite chez tous les primates en organisation sociale. Sans ce repère le groupe se déchire et se disperse. La politique nous enseigne que nous sommes toujours soumis à cela. Il importerait peut-être en conséquence de se donner des chefs qui ne soient pas médiocres.

 L’espèce a survécu aux glaciations, aux pestes, aux guerres petites et grandes et aux naufrages de l’économie mondialisée qui n’ont pas fini de nous surprendre. L’argent et ses flux nous dominent comme les tempêtes tropicales imprévisibles…

 Il faut ici poser ces interrogations qui ouvrent cette journée sur de nouvelles perspectives :

 Que peuvent faire les psychanalystes vers les managers et les organisations ? La subjectivité émerge là où le sujet se fait entendre par ce jeu qui échappe à la logique organisationnelle. Cela ne se prescrit pas…Si personne n’y est attentif elle restera lettre morte

 Selon quelles modalités ? Seule l’interpellation hystérique et réductrice de la prétention du maître, qui que ce soit qui la porte, qu’elle s’affiche ou se cache, peut interroger l’organisation. C’est l’échappée créatrice, c’est le questionnement Socratique, c’est la transgression du plan convenu….

 Quel usage les managers peuvent-ils faire de la psychanalyse et des psychanalystes ? Peut être simplement apprendre à ponctuer lorsqu’ils sont à bout de souffle ; il y a tous ces points de suspension, d’interrogation, d’exclamation, que l’on peut faire jouer avant le point final. Il ne saurait venir là que ce signifiant nouveau émergeant après tout point. C’est bien cela le jeu du psychanalyste dans la cure…

 Il va falloir être prudent. L’interprétation analytique induit la tentation d’exploiter ce qui est force ou faiblesse de l’appareil psychique. Il faut ici signifier que l’interprétation et l’usage ne sauraient appartenir à un tiers, si bien intentionné soit-il, c’est seulement l’affaire du sujet qu’il soit individu ou organisation. Chacun doit découvrir sa vérité dans sa propre énonciation.

 Ce jeu interstitiel que nous avons ouvert, ne le refermons pas !     

 

 

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